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Livre

I

On se dit : c'est facile, y a qu'à broder autour de quelques thèmes traditionnels et universitaires, soit l'enfance de Jack, puis ce qui vient après ça, l'adolescence avec les points noirs dans le visage, les boutons et les premières démangeaisons sexuelles et la fille effarouchée à qui on chatouille le minou dans quelque ruelle sombre de Lowell - Cela bien établi, tu n'as plus qu'à continuer sur ton erre d'aller: comment Jack est devenu écrivain et ce qu'il met de son homme dans l'écriture (relever tous les détails qui paraîtraient insignifiants, les assembler comme des bâtons de popsicle, en faire une tour Eif­fel thématique, asthmatique et électrique pour que tout soit clair, précis et tranchant comme une lame de rasoir) - Et faire un plan, disséquer le cadavre scien­tifiquement, sortir tout le filage de cette boîte à mots qui s'appelle Jack Kérouac : les fils rouges seraient-ils paternels? les noirs maternels? les verts religieux? les mauves sexuels? les blancs alcooliques?
- Et ainsi de suite, jusqu'à la mort de Jack (brûlé par le gros gin et le bon vin français - un ivrogne, Jack, t'es un ivrogne !) - Puis, une fois tout cela noté, fiché, éti­queté, linéarisé, que faire d'autre sinon marcher jus­qu'à Lowell, chaussé d'espadrilles à vingt piastres, et déposer, en versant une larme, la couronne de fleurs rituelle sur la tomhe de vieux Jack?- ­
Mais rien n'est si simple (l'œuvre comme une étoile filante dans l'œil - laisse-toi éblouir, lecteur, ne commence pas par lire entre les lignes, suis ta phrase comme si t'étais un bon chien de chasse, dévore les mots, avale, avale furieusement: l'espace entre les lignes, si cher aux étudiants professionnels, te man­gera bien assez tôt - et les symboles de M'sieu Freud iront, au cœur de ta nuit de lecteur, te chatouiller la plante des pieds. Je lisais Visions de Gérard couché dans mon lit, avec la lampe jaune au-dessus de mon épaule, et cette phrase m'est restée dans les yeux - (cette énorme fatigue du lecteur cognant des clous et s'obstinant à continuer sa lecture, car comment dormir lorsque Gérard se meurt dans la vieille maison paternelle? Comment dormir lorsque les fantômes blancs te sautent dessus pour t'enlever le peu de vie qui te reste ?) - et cette phrase, donc, m'est restée dans les yeux:
«Rien de tout ce que vous voyez n'existe ici-bas; ce n'est qu'un film qui se déroule dans votre esprit») - Et puis, le livre m'est tombé des mains, ie me suis endormi, c'est-à-dire que les mots de cette phrase, si simple, si banale pour qui recherche l'ar­chétype ou l'omniprésence du thème, les mots de cette phrase, comme du plomb fondu, m'ont fait cha­virer dans un rêve confus - Petites croix blanches dans les cimetières de Lowell et vieilles femmes
ensoutanées faisant jaillir de leurs mains des crucifix phosphorescents - «Pourquoi pleures-tu?» me dit ma femme en me secouant - «Pourquoi pleures-tu, Lévy ?» Et je me réveille, il y a toujours la lampe jaune allumée au-dessus de mon épaule et je vois le visage anxieux de ma femme penché sur moi, et je l'entends encore qui me dit: «C'était un cauchemar, Lévy, c'était rien qu'un cauchemar» et, du bout du doigt, elle essuie les larmes qui coulaient de mes yeux - Visions de Gérard est tombé par terre durant mon sommeil, sur les longs souliers pointus, de vieux lou­fers japonais inusables. Et moi je dis: «Est-ce que tu sais que Gérard est mort?» Et ma femme croit que je rêve encore - mais que pourrait-elle faire pour m'aider à récrire ce livre, celui qui me tourmente et pour lequel je passe de longues heures penché sur ma table de travail, stylo feutre en main, et tous les livres de Jack devant moi, tous ceux que j'ai lus et tous ceux que je pense avoir lus - (Et rien ne m'assaille que cette fièvre créatrice qui n'a plus que très peu de rapport avec Jack, qui me vient de lui mais qui s'éloi­gne de lui dès que j'écris un mot - Je ne peux pas par­ler des morts - Tout était plus facile avec Hugo: un homme si énorme avait-il pu mourir et devenir, dans la terre froide, quelques ossements verdâtres? Je sa­vais bien que non et c'était pourquoi j'avais écrit ce livre, parce que je ne pouvais pas aller en France pour lui serrer les deux mains et lui dire mon amour (car c'était de cela qu'il s'agissait et ma ferveur, pouvait-elle avoir un autre sens ?) - Mais Kérouac ? (Je ne voyais toujours qu'un pauvre type, une ma­nière de demeuré, et c'était pourquoi il était devenu un si bel artisan, parce qu'il savait qu'il était un
minable criant son angoisse dans le silence de l'im­mensité américaine: «Je suis stupide, et même cré­tin, peut-être seulement canadien-français» - Avec de la pitié, on écrit rarement de bons livres. Il faut qu'à la pitié s'ajoute autre chose (mais quoi ?) - C'est ce que je cherchais et ne trouvais pas, le nez dans les livres de Jack - Demain, il faudrait une fois de plus que je reprenne tout ça) -

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