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CHAPITRE PREMIER
Ne le dis à personne
«Ne le dis à personne.» C'est l'avertissement, sinon la menace, que profère l'homme ou l'adolescent à l'enfant dont il vient d'abuser. Curieusement, le garçon qui divulgue son secret pour la première fois reprend les mêmes paroles: «Ne le dis à personne...» Connaissant trop bien le triple tabou qui pèse toujours sur l'agression sexuelle des garçons par leurs aînés - tabou de la vulnérabilité masculine, tabou de l'homosexualité, tabou des rapports sexuels impliquant des mineurs -, le garçon comprend qu'il a intérêt à se taire. Ses interrogations quant au pourquoi de ces abus et quant aux façons de s'en sortir, il les gardera longtemps pour lui seul. Quand, des années plus tard, cet enfant ou cet adolescent devenu homme prendra le risque de se confier, ce ne sera pas sans crainte.
Au fil des années, dans le cadre de mon travail antérieur comme intervenant social, j'ai eu à faire face à de nombreux cas de garçons victimes d'abus sexuels. En dépit de mes efforts pour comprendre la dynamique qui les animait, plusieurs questions me préoccupaient toujours. Comment les victimes masculines d'agressions sexuelles en sont-elles affectées? Dans quelle mesure leurs traumatismes modifient-ils leur développement cognitif et affectif? Quelles sont les conséquences de ces agressions sexuelles sur la conduite, l'orientation et l'identité sexuelles futures d'un garçon? Pourquoi certains reproduisent-ils sur de plus jeunes les abus qu'ils ont subis? Parmi les études et les recherches alors disponibles, somme toute assez limitées, je trouvais peu de réponses satisfaisantes à ces questions. C'est alors qu'a germé l'idée de la présente recherche. Bien avant que son projet définitif prenne forme, bien avant que je devienne chercheur professionnel, si j'ose dire. La seconde raison qui m'a poussé à effectuer cette recherche est plus personnelle. Côtoyer dans son quotidien des personnes qui furent jadis victimes d'abus sexuels ne peut que soulever des interrogations, nourrir des réflexions, alimenter des discussions, dont cet ouvrage est le prolongement.
La réalité que nous allons aborder dans les pages qui suivent n'est pas nouvelle. Pourtant, bien peu d'écrits ont été consacrés à l'abus sexuel chez les garçons - et cela est plus vrai encore si l'on se limite à la francophonie. Les abus sexuels sur les garçons demeurent un phénomène méconnu, dont l'ampleur même semble sous-estimée. Très peu de chercheurs se sont jusqu'à présent penchés sur cette réalité, alors même que l'on remarque combien de nombreux garçons montrant des problèmes de comportement (délinquance et surconsommation de drogues, par exemple) ont été victimes d'abus sexuels durant leur enfance ou leur adolescence. Ce n'est qu'après des semaines, des mois, voire des années de thérapie qu'ils acceptent de confier leur secret et leurs malaises à ce sujet. Faute d'avoir été comprises ou sécurisées, quelques-unes de ces victimes en auront fait d'autres à leur tour entre-temps, reproduisant sur de plus jeunes les abus initialement subis. Tout se passe comme si leur silence et notre ignorance contribuaient à maintenir active la chaîne de reproduction des abus sexuels.
Bien que nous commencions à percevoir les séquelles d'ordre physique, sexuel ou relationnel de l'agression des garçons, la connaissance globale du phénomène semble encore embryonnaire. En effet, si les spécialistes constatent combien la peur, l'anxiété, une image et une estime de soi négatives, l'abus d'alcool ou de drogues, la violence dirigée contre soi ou autrui, la tendance à la dépression et au suicide ainsi qu'une sexualité mal assumée se retrouvent souvent dans l'histoire de vie de ces ex-victimes, nous ignorons comment se développent et s'enchaînent ces séquelles. Nous sous-estimons aussi les répercussions de l'abus sexuel sur une dimension pourtant essentielle à l'équilibre individuel: la construction de l'identité même de la personne.
Or, comme nous le verrons, le sentiment de perte ou de confusion identitaires semble être à l'origine des
principaux problèmes vécus par les hommes qui furent sexuellement molestés.
Dans son étude sur la constitution de l'identité masculine, Élisabeth Badinter a montré que l'adhésion au modèle viril requiert du garçon qu'il se convainque et qu'il convainque les autres qu'il n'est pas un enfant (ni dépendant ni vulnérable), qu'il n'est pas une femme (ni passif ni efféminé) et qu'il n'est pas homosexuel (ne ressentant donc aucun attrait pour d'autres hommes). Or voilà autant d'écueils que rencontre le garçon victime d'agressions sexuelles puisqu'il a été ou se sent encore vulnérable, puisqu'il a été pris «comme une femme» (du moins d'après certains stéréotypes culturels) et puisqu'il a expérimenté un rapport de type homosexuel.
Partant de ces prémisses, j'ai voulu savoir, en donnant la parole aux premiers intéressés, quelle était l'influence des agressions sexuelles subies sur la construction de l'identité masculine. Autrement dit, comment l'abus sexuel affecte-t-il, chez les garçons violentés, la représentation qu'ils se font d'eux-mêmes et de la sexualité? Quels sont les questionnements et les angoisses qu'affrontent ces garçons pendant et après les
agressions qu'ils ont subies? De quelle façon tentent-ils de préserver leur sentiment de virilité? J'escomptais, à la lumière des réponses obtenues, suggérer des pistes d'intervention et de prévention pertinentes.
Mon projet précis était de dégager les caractéristiques de l'histoire de vie d'une trentaine de garçons molestés sur le plan sexuel par d'autres mâles, que ces derniers soient des adolescents ou des hommes adultes. Il s'agissait non seulement d'examiner les séquelles psychologiques, comportementales et relationnelles de l'abus sexuel chez ces jeunes hommes, mais aussi d'en montrer les évolutions. Je voulais en particulier savoir comment les abus sexuels subis par des garçons affectaient leurs perceptions d'eux-mêmes et des autres, puis comment ces perceptions influençaient leurs comportements. Me préoccupait également l'incontournable question: Les garçons ayant été violentés sont-ils enclins à reproduire les abus qu'ils ont vécus? Et, le cas échéant, pourquoi? En somme, j'ai voulu comprendre ce que ressentent ces hommes et comment ils composent avec leurs traumatismes.
Mon objectif, je ne saurais trop le souligner, n'était pas de compiler, comme d'autres l'ont fait auparavant, toutes les séquelles ou conséquences possibles des abus sexuels entre hommes. Il s'agissait plutôt de relier ces séquelles les unes aux autres, d'en comprendre la dynamique et, autant que faire se peut, d'en saisir la logique. Par exemple: Existe-t-il certains itinéraires de vie ou certaines adaptations typiques des garçons sexuellement agressés? Ce questionnement devait me forcer à dépasser la simple description des phénomènes pour tenter de les interpréter, voire de les expliquer.
Trente jeunes hommes ayant été victimes d'abus sexuels durant l'enfance ou l'adolescence ont été interviewés de façon confidentielle. Tous répondaient au critère suivant: avoir, de leur propre point de vue, été agressés durant l'enfance ou le tout début de l'adolescence par un adolescent plus âgé ou un homme adulte.
La moyenne d'âge des répondants au moment de l'entrevue était de 24 ½ ans. La moitié étaient âgés de 16 à25 ans; l'autre moitié, de 25 à 44 ans. Le plus jeune avait 16 ans et le plus vieux, 44 ans. Leur moyenne d'âge au moment du premier abus subi était de 8 ans et 4 mois. Tous avaient 14 ans ou moins au moment de ce premier abus; certains n'avaient que 4 ou 5 ans à ce moment-là. Environ deux tiers des répondants ont été victimes d'inceste: par un père naturel ou substitut (12 cas), par un frère plus âgé (5 cas), par un oncle (3 cas), par un grand-père (1 cas) ou un cousin (1 cas). Plus du tiers ont été violentés par des individus non apparentés à eux, quoique généralement connus du garçon ou de sa famille: dans neuf de ces cas, il s'agissait d'adultes et dans les quatre autres, d'adolescents plus âgés que le garçon.
On aura noté que je me suis volontairement limité aux abus entre mâles, postulant, à tort ou à raison, qu'ils possèdent une dynamique qui leur est propre parce qu'ils mettent davantage en cause l'identité
et l'orientation sexuelles des victimes. Ce type d'abus est celui qu'on rapporte le plus souvent, ce qui suppose soit qu'il est effectivement le plus courant, soit que les abus sexuels commis par des femmes sur des garçons font l'objet d'une plus grande tolérance sociale (certains garçons interviewés ont déclaré qu'une telle situation leur aurait paru plus «normale»). Les spécialistes de la question sont partagés entre les deux points de vue, bien que les abus commis par des femmes soulèvent depuis peu l'intérêt de chercheurs qui n'hésitent
pas à affirmer qu'il y aurait sous-déclaration de tels cas.
Il serait utile d'indiquer dès maintenant la définition des termes qui seront ici employés. En premier lieu: Qu'est-ce qu'un abus sexuel? Aux fins de la présente étude, je définirai les abus sexuels sur les enfants comme des dénudations, des attouchements ou des rapports sexuels entre personnes de maturité physique et
psychique différente, alors que ces actes ne sont pas souhaités par la plus jeune d'entre elles et lui sont imposés par manipulation, abus de confiance, chantage, coercition, menace ou violence. Cette définition en rejoint d'autres. Selon Daniel Welzer-Lang, l'abus sexuel consiste en une situation de domination où le dominant impose des activités sexuelles au dominé. Pour les auteurs Watkins et Bentovim, l'abus consiste en l'implication d'enfants ou d'adolescents dépendants et immatures dans des activités sexuelles qu'ils ne comprennent pas vraiment, pour lesquelles ils sont incapables de donner un consentement éclairé et qui, du moins dans le cas de l'inceste, violent les tabous et les rôles familiaux usuels.
La définition que je propose a l'avantage de ne pas mettre l'accent sur la violence uniquement et de tenir compte de l'emprise facilitée par l'écart d'âge et de pouvoir entre la victime et l'agresseur. De l'abus en apparence plus subtil au cours duquel l'agresseur amène par divers subterfuges un enfant à participer à un acte sexuel, à l'agression violente ou sadique, il y a gradation, certes, mais toujours déséquilibre entre la faculté de l'aîné d'imposer son désir et la difficulté pour l'enfant de s'y opposer. Ce qu'il importe surtout de retenir, c'est que l'abus sexuel présente toujours la même dynamique, quelle qu'en soit la manifestation: obliger plus ou moins directement un enfant à participer à des actes sexuels. En somme, l'abus sexuel implique toujours un rapport sexuel imposé par un adulte ou par un adolescent à un enfant ou un jeune adolescent, contre la volonté de ce dernier ou en obtenant sa participation par la ruse, le mensonge, la force ou la peur (quel que soit le degré de contrainte physique, morale
ou psychologique alors exercée).
Bien que relativement claire, cette définition nécessite néanmoins des mises au point. À certains moments, des garçons se sont eux-mêmes considérés comme participant volontairement aux activités sexuelles engagées par un aîné. Peut-on dès lors parler de «victimes participantes», voire même cesser de considérer ces situations comme des abus? Pas forcément. Pareilles situations montrent seulement qu'il est difficile de séparer le monde en victimes à 100 % passives et en agresseurs à 100 % actifs. Comme nous le verrons, des gratifications de part et d'autre sont possibles même dans un contexte d'abus. Certains garçons étaient particulièrement vulnérables en raison de leur disponibilité à explorer la situation qui se présentait à eux, que ce soit pour se rapprocher de quelqu'un qu'ils
aimaient, pour satisfaire leur curiosité sexuelle ou tout simplement pour ne pas déplaire à leur agresseur. Ce qui, dans ces cas, caractérise l'abus, c'est essentiellement le fait que l'expérience va bien au-delà des anticipations de l'enfant et surtout au-delà de ce qu'il était prêt à consentir ou à vivre.
Les cas d'abus entre garçons d'âges différents -le plus âgé profitant du plus jeune - sont aussi difficiles à catégoriser. Le rapport de force ou de pouvoir s'y trouve souvent moins évident que dans les cas d'abus commis par des adultes; parfois, la curiosité ou la participation de la victime sont évidentes. Des garçons ont
affirmé n'avoir eu conscience qu'il y avait eu là abus que plus tard. Il peut être malaisé de distinguer une exploration sexuelle entre pairs d'un abus: c'est une question d'équilibre ou de déséquilibre de pouvoir entre partenaires, une question de perception aussi. Ultimement, seuls les jeunes concernés pourront établir le contexte relationnel dans lequel leur contact s'est produit ou développé. La panique des parents ou des éducateurs semble parfois davantage causée par le caractère homosexuel des actes rapportés que par toute autre considération. Les jeux de nature homosexuelle entre garçons ne supposent pas automatiqnement une agression, faut-il le rappeler. L'abus sexuel n'a rien à voir avec les identités ou les orientations sexuelles, affirmées ou présumées, des protagonistes, mais plutôt avec le contexte de la relation. La sexualité n'est pas en elle-même dommageable, convenons-en. Aux fins de cette étude, j'ai estimé qu'il y avait abus entre pairs lors qu'une coercition avait été exercée sur le plus jeune pour qu'il obtempère ou pour qu'il continue à participer contre son gré aux activités sexuelles qui lui étaient demandées. Parfois, comme dans le cas de deux répondants soumis aux désirs d'un frère aîné, ce n'est que des années plus tard que ce qui avait été considéré comme un échange de bons procédés apparaîtra comme un abus, le recul et le développement du sens critique aidant.
Quant à savoir si des rapports égalitaires, qu'ils soient amoureux ou sexuels, peuvent exister entre personnes majeures et mineures, il n'est pas de mon ressort de me prononcer là -dessus. Afin de ne comparer que du comparable, cette étude a rejoint uniquement des jeunes hommes se percevant eux-mêmes comme ayant été victimes d'abus sexuels avant l'âge de 15 ans. Elle ne traite donc pas de la sexualité intergénérationnelle de manière générale, surtout quand cette dernière serait exempte de séquelles, comme le prétendent certains auteurs. La plupart des législateurs occidentaux ont fixé la majorité sexuelle à 14 ans et plus, estimant qu'en deçà de cet âge il était très difficile de donner un consentement pleinement éclairé à des relations
sexuelles. Le déséquilibre physique et psychologique existant entre un adulte et un enfant de moins de 14 ans justifie en bonne partie cette mesure. Ajoutons-y le déséquilibre plus évident encore entre les pouvoirs et les ressources des adultes et ceux des enfants et l'on voit, à l'évidence, que des relations intimes entre les uns et les autres ont peu de chance de s'avérer égalitaires. Il se trouve pourtant des témoignages affirmant le contraire. Un film néerlandais tiré d'un roman autobiographique, For a Lost Soldier, fait état d'une telle liaison. Réalité ou fiction? Je laisserai aux lecteurs le soin de se faire leur propre opinion.
Selon certaines personnes, le protectionnisme croissant à l'égard des enfants et les mises en garde réitérées contre l'agression sexuelle seraient en eux-mêmes susceptibles de perturber les jeunes - parfois presque
autant que les maux que l'on veut combattre. Il faut éviter, j'en conviens, d'alarmer ou de harceler les enfants avec nos peurs d'adultes. Entre une saine prévention ou intervention centrée sur les besoins de l'enfant et la panique morale consistant à voir des abus sexuels dans les conduites les plus anodines, il y a un écart certain. Entretenir ou encourager une telle panique n'est nullement l'objectif de cet ouvrage. La réalité est déjà assez inquiétante.
Enfin, une dernière précision, d'ordre linguistique cette fois. L'emploi de l'expression «abus sexuel» est parfois critiqué parce qu'elle est copiée sur l'anglais sexual abuse. Certains recommandent d'employer plutôt le terme «outrage sexuel» ou encore «agression sexuelle» (que j'utilise effectivement comme synonyme d'abus sexuel, quoique le terme «agression» suggère une violence plus manifeste encore). Le Dictionnaire du français Plus donne la définition suivante de l'abus sexuel: «acte indécent envers ou avec une personne (généralement mineure) qui ne peut s'y soustraire». Tel est bien l'esprit de ma propre définition. Par ailleurs, la directrice de publication de l'ouvrage Les enfants victimes d'abus sexuels, Marceline Gabel, résume bien la situation sur le plan du vocabulaire lorsqu'elle précise: «L'expression abus sexuel (de l'anglais sexual abuse) a été retenue officiellement en France de préférence à sévices sexuels, terme [...] qui exclut les abus très nombreux commis sans violence, ou encore exploitation sexuelle qui connote plutôt la pornographie ou la prostitution des enfants.» L'auteur souligne que, sur le plan étymologique, «abus» signifie à la fois mauvais usage et usage excessif puisque «abuser c'est précisément outrepasser les limites». Elle conclut non sans pertinence que le terme «abus» contient aussi la notion de puissance et de ruse. L'intentionnalité et la préméditation rattachées au sens de cette expression rappellent enfin qu'il s'agit le plus souvent d'un abus de confiance et, dans tous les cas, d'un abus de pouvoir. Manifestement, l'expression «abus sexuel» est bien celle qu'il convient d'utiliser ici.
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